L’excision : une double abomination

Tout comme les sacrifices humains ou l’esclavage, les mutilations génitales et l’excision en particulier sont inacceptables. Quoi qu’en disent certains comme Tariq Ramadan, de telles pratiques ne sont en aucun cas des composantes tolérables de la culture ou de la tradition mais sont des crimes, toujours et partout, des atteintes à notre universelle humanité. Cela devrait être une évidence, il faut hélas le rappeler : ici ou ailleurs, hier ou aujourd’hui, l’excision est une abomination, et à double titre. Abomination par la souffrance causée et la mutilation infligée aux victimes. Mutilation physique, d’autant plus terrible qu’elle frappe l’intimité par excellence, et cherche à priver de la capacité d’accéder à cette intimité. Mutilation psychologique, qui atteint le plus atroce lorsqu’elle conditionne des femmes l’ayant subie et devenues mères à la faire subir à leurs propres filles, à vouloir rendre infirmes celles qu’elles devraient au contraire protéger et encourager vers leur plénitude. Mutilation collective, perversion des rapports entre les hommes et les femmes et du rapport de tous à la sexualité, qui gangrène immanquablement une société. J’admire le courage et la détermination de celles qui surmontent cette mutilation pour se construire une vie saine, complète, et qui luttent pour éviter que l’on fasse à d’autres ce qui leur a été infligé à elles. Elles méritent tout notre soutien. Abomination, aussi, par tout ce que cette pratique et son acceptation révèlent. Vouloir exciser les filles est la marque d’un rapport profondément vicié à la féminité, et donc au réel, tout comme d’ailleurs vouloir castrer psychologiquement les garçons est la marque d’un rapport profondément vicié à la masculinité, et donc au réel. La peur ou la haine du clitoris, donc du plaisir et du désir féminins, se manifeste là avec une brutalité particulière, extrême, sanglante. Elle n’est cependant pas fondamentalement étrangère à la peur ou la haine du pénis, donc du plaisir et du désir masculins, l’une et l’autre se rejoignant dans le rejet pathologique d’une part fondamentale, fondatrice et nécessaire de notre humanité. La liberté des femmes de pouvoir vivre leur féminité dans son intégrité est aussi l’affaire des hommes (et de ceux/celles qui ne se reconnaissent dans aucun de ces deux termes), car c’est un impératif moral qui s’impose à tous et à chacun. Le théorème de Pythagore n’est pas relatif Il ne s’agit pas de tout condamner en bloc dans les cultures qui ont pratiqué ou pratiquent encore l’excision, de la même manière que l’abomination de l’esclavage n’ôte rien à la grandeur de l’antiquité hellénistique. Mais il ne s’agit pas non plus de prendre prétexte de cette nuance nécessaire pour défendre l’indéfendable ! Peu osent défendre ouvertement les mutilations génitales, mais beaucoup trop s’emploient à saper les fondations qui légitiment notamment la lutte contre ces horreurs. Nous ne pouvons pas admettre que la condamnation indispensable de l’excision soit fragilisée par le relativisme moral (qui n’est que le masque de la démission éthique) au nom de l’ouverture à l’Autre, n’en déplaise au planning familial des Bouches-du-Rhône. Tout n’est pas relatif. Le théorème de Pythagore a été découvert et formulé par un mystique grec, pourtant ce n’est pas une construction sociologique patriarcale occidentalo-centrée, mais une vérité. Le traitement contre le paludisme de Tu Youyou, qui lui a valu le prix Nobel, est inspiré de la pharmacopée chinoise traditionnelle mais son efficacité n’est ni féministe ni sino-centrée, elle est, simplement. Et la létalité d’une forte dose d’arsenic n’est pas non plus affaire de point de vue. De même, il existe de nombreuses manières de tendre vers le Bien, mais il existe aussi le Mal. La distinction est parfois difficile, tant notre regard est influencé par notre culture et notre vécu, tant nous pouvons avoir la tentation de croire mauvais ce qui n’est qu’étrange ou étranger. Mais nous ne devons pas oublier les erreurs et tentations inverses : la séduction de l’exotisme qui fait accepter l’inacceptable, la crainte d’être injustement intolérant qui fait tolérer l’intolérable